• L'ironie christique

    Jean Grosjean

    D'abord il y avait le langage, écrit Jean (I, 1-18). Il pense que son texte évangélique, ou les textes évangéliques tels qu'il les recentre, sont nécessaires mais suffisants pour qu'à chaque génération soit atteint le fond des coeurs. L'élan de vie hors de soi (appelé aussi amour parce que, comme le langage, il suppose quelque autre) est le mouvement même du langage et sa vertu illuminatrice. Il faut mais il suffit que, à chaque génération, ce mouvement s'avance à travers le texte évangélique au-devant du simple fond d'âme de chaque être humain.
    Le livre de Jean Grosjean semble le fruit de la réflexion de tout une vie sur les mots de l'évangéliste. Il nous l'offre pour nous aider à recevoir cette illumination du langage.

  • Poète, narrateur, exégète, traducteur, Jean Grosjean (1912-2006) n'a laissé aucun inédit au sens strict du terme. On a pu néanmoins réunir une importante quantité de textes, jamais repris en volume, qu'il avait confiés à diverses publications. Notamment à La Nouvelle Revue française où sa présence auprès de Jean Paulhan, Marcel Arland ou Georges Lambrichs s'est entre autres manifestée, jusqu'au-delà des années 1990, par un nombre considérable de chroniques et de notes de lecture.
    Parallèlement à ses travaux portant sur l'Ancien Testament et le corpus johannique, et à son intérêt pour les grands textes fondateurs qu'il a contribué, en compagnie de J.M.G. Le Clézio, à restituer dans la collection «L'aube des peuples», Jean Grosjean a de la sorte, au fil du temps, donné à l'actualité littéraire une attention qui bénéficiait de sa familiarité avec l'immémorial.
    On y retrouve les traits de sa pensée, étrangère aux systèmes et aux modes, et la subtile autorité d'une langue qui distingue son oeuvre poétique. On a rassemblé ici toute la part qui, momentanément vouée à l'oubli, vient en confirmer la singulière valeur dans la lyrique du XXe siècle.

  • Jonas

    Jean Grosjean

    'Jadis campagnard il s'était fait marin et une fois noyé il avait refait surface. Soldat il avait mieux aimé n'importe quelle paix que n'importe quelle guerre et patriote il avait passé à l'ennemi. Tacite il avait été éloquent, efficace il avait haï de réussir et maintenant, écoeuré, il prenait goût à la vie.
    Jonas qui avait cru se retirer dans le vestibule de la mort s'était enfermé dans la fraîcheur de source du Dieu.
    Jonas n'a pas fini de nous poser des énigmes :
    Ce qu'il avait fait ou subi de mauvaise grâce était devenu un signe à déchiffrer.'

  • Chants de Balkis

    Jean Grosjean

    « Les poèmes qui composent ce recueil ont paru en 1897, insérés dans divers chapitres de La Reine de Saba. Certains avaient été publiés dans la NRF de mai 1982 à déc. 1983. Il nous a paru qu'une édition en ensemble autonome pouvait en favoriser le parfum, en accentuer le ton ; était par là même justifiée. Jean Grosjean a bien voulu y consentir. » Gaspard Olgiati (fondateur des Editions Babel).

  • Élie

    Jean Grosjean

    Voici, issue du 1er livre des Rois, l'histoire du prophète Élie. Roman d'aventures, poème, méditation philosophique? En tout cas, un texte dont la magie de l'écriture ravive les couleurs d'une très vieille histoire.
    Élie le Tishbite, le terrible ennemi des rois, celui qui prédit à Jézabel que les chiens la dévoreraient, l'égorgeur de 450 prophètes de Baal, l'anéantisseur de cent soldats, le responsable de la famine et de la sécheresse, laisse oublier ici son visage de prophète en colère. Il est plutôt celui dont le Livre dit que Iahvé se manifeste à lui à travers 'le son d'une brise légère'. Élie, vu par Jean Grosjean, ne tue pas les faux prophètes. Il pleure. Il s'identifie aux saisons. Il vit dans 'une permanente cascade d'instants'. La voix de Dieu se fait pour lui murmures, musique, bruissement de feuilles. Par anticipation, il lui sera donné d'entendre la parole ultime : 'Élie, Élie, pourquoi m'as-tu abandonné?' Les pages de ce livre, l'image qu'elles nous donnent d'Élie, participent de 'cette tranquillité où d'infimes événements dissolvent les millénaires'.

  • Samson

    Jean Grosjean

    "À travers l'obscurité du ramage choral et les relents d'une ferveur de foule, Samson, malgré ses paupières d'aveugle, s'est mis à voir tourner un vol d'étourneaux au fond d'un ciel immense... Il s'est à peine aperçu que se dérobaient sous ses mains les deux piliers centraux sur lesquels elles s'étaient appuyées."

  • Samuel

    Jean Grosjean

    Jean Grosjean (1912-2006), ordonné prêtre en 1939, renonce à son sacerdoce après la Seconde Guerre mondiale. Commentateur et traducteur de la Bible, du Coran et des tragédiens grecs, il publie aussi récits et poèmes (Terre du temps, Fils de l'homme, La Gloire). Il devient à partir de 1967 membre du comité de rédaction de La NRF, dont il est l'un des contributeurs réguliers à partir de 1955.

  • « Avec ce peu de temps qui m'est alloué peu me soucie le désordre que crée l'ordre de branle-bas. Perdue d'avance chaque bataille. Admirez la malchance, la gare éteinte et les trains déraillés, les ponts pendus sur les astres noyés.
    La nue s'effondre où se perchaient les dieux. Notre avenir est bien plus ancien qu'eux. » Jean Grosjean.

  • Arrêté comme rebelle, amené devant Pilate, Jésus, pour la première fois, s'est trouvé en face d'un homme sans préjugés. Avant, il n'avait eu affaire qu'à des disciples ou des ennemis. Par des dialogues, des méditations, des paysages, Jean Grosjean nous fait pénétrer dans la complexité de cet Orient qu'il connaît si bien. Entre le procurateur romain, son épouse, le grand-prêtre Caïphe, le bédouin Malchos, Hérode qui a peur de tout, se noue une partie que l'Occidental ne peut que perdre. Son jour de pitié aura été son jour de défaite. Tibère, qui, quelques années plus tard, va destituer Pilate, et va refuser de lui donner un nouveau poste, lui dira : 'Ils t'ont rendu fou.' Au terme de ce roman, ou de ce drame, nous commençons à entrevoir pourquoi, pour l'Église éthiopienne, Pilate est un saint.

  • Darius

    Jean Grosjean

    Après l'élimination de Cambyse, le lieutenant Darius est nommé roi. C'est l'hippomancie qui l'a désigné : son cheval a henni le premier. Le nouveau souverain va trouver au palais un étranger, déporté de Juda, Daniel. Cet homme, ce prophète, a déjà servi plusieurs rois comme conseiller : entre Darius et lui vont s'établir des rapports étranges. L'important, dans leur dialogue, c'est ce qui n'est pas dit. Daniel parle peu. 'Comme tu sais te dérober quand tu te confies !' lui dit Darius.
    Pris au piège de ses propres décrets, Darius va être obligé de faire jeter Daniel dans la fosse aux lions. Mais on sait que les fauves royaux ont épargné le prophète. Darius retrouve avec bonheur les silences de son confident. Le roi, parfois, se montre aussi subversif que le prophète.
    '... les gens sont indifférents. Peu leur importe le gouvernant, ils le méprisent. Ils n'ont pas de haine, ils pensent seulement qu'un maître n'est maître que par tromperie ou cruauté. Régner est pour eux signe d'inintelligence.' Librement inspiré d'Hérodote et du livre de Daniel, jouant de l'anachronisme, ce récit nous apporte les renversements de perspective dont Jean Grosjean est coutumier :
    'Un boeuf ne sait pas que c'est le ciel qui tire la terre en sens inverse sous ses pieds et sous le soc.'

  • Adam et Eve

    Jean Grosjean

    'Adam s'est figuré qu'il avait entendu bruire des paroles. Il a ouvert les yeux sur la luminosité d'un jardin. Des lueurs d'ombre se mêlaient à l'éclat des reflets. Il a tendu la main, il a touché une feuille de géranium et il en a senti l'odeur.
    Est-ce qu'une locomotive n'avait pas longuement sifflé dans la nuit d'un tunnel ? Est-ce que les débardeurs n'ont pas crié en langue inconnue ? Et on est jeté là. Adam s'imaginait un passé mais il respirait la présence d'une feuille.
    Il a regardé briller les buis et se pencher les roses. Des cailloux scintillaient sur le sol. Il a levé les yeux vers les frondaisons à travers lesquelles transparaissaient des fragments d'azur. Quand les doigts de la brise lui ont frôlé la joue, il s'est dressé mais elle était partie.
    Adam aussi seul que le Crusoé. Seul et pas seul à cause des bruissements de brindilles. Et puis il y avait cette lumière du soir dont parleront Moïse et Zacharie.'

  • Nathanael

    Jean Grosjean

    Lecture Le soleil derrière les arbres, l'ombre des feuilles sur la page, l'ombre de la phrase.

    Un souffle tourne la page, murmure autre chose.

    Un oiseau traverse l'air.
    Son image brouillée s'est prise entre les pieds des roseaux.

    (Extrait de Runes.)

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